Mais elle est peut-être devenue encore plus chère depuis que nous avons décidé qu’il fallait sans cesse donner l’impression de réussir.
À Dakar, les salaires sont faibles, mais les apparences, elles, coûtent une fortune.
Entre les mariages exorbitants, les baptêmes démesurés, les maisons qui poussent comme des champignons avant la prison, les restaurants pleins à craquer, les fêtes religieuses transformées parfois en concours d’élégance, le bling-bling des politiques et les cérémonies de nos pauvres maharajahs sénégalais, nous avons construit une société où paraître riche semble parfois plus important que vivre dignement.
Les Yango, les taxis à longueur de journée, les brunchs du dimanche, les soirées, les restaurants à la mode, les livraisons quotidiennes de hamburgers, de falafels ou de plats asiatiques, les week-ends à Saly.
Nous dépensons parfois de l’argent que nous n’avons pas pour maintenir une image que nous ne pouvons pas nous permettre.
Chacun veut être roi, puis finit en bouffon.
Chacune veut être reine, puis finit en voyante…
Et même lorsque le royaume n’existe pas, il faut en préserver l’apparence sous les ruines de notre vie.
Il faut une belle voiture, même si elle doit être payée violemment pendant des années. Il faut habiter dans le « bon » quartier. Il faut fréquenter les « bons » endroits. Il faut voyager. Il faut montrer que l’on voyage. Il faut manger dehors. Il faut surtout photographier ce que l’on mange. Il faut être présent là où tout le monde est présent.
Et les réseaux sociaux ont donné une immense vitrine à cette compétition silencieuse.
On y expose pas forcément les crédits, les dettes, les fins de mois difficiles, les loyers en retard ou les sacrifices familiaux. On montre la voiture, jamais les mensualités.
On montre le restaurant, pas le compte bancaire après l’addition. On montre Saly, Dubaï, Paris ou Istanbul, mais jamais l’angoisse du retour.
Bien sûr, profiter de la vie n’est pas un crime. Aller au restaurant, voyager, s’habiller élégamment ou posséder une belle voiture ne sont pas des fautes. Le problème commence lorsque le plaisir, le désir, devient une obligation sociale.
Peut-être faudrait-il alors réapprendre une chose simple mais o combien difficile de nos jours.
Vivre selon ses moyens sans avoir honte de ses moyens.
Comprendre qu’une vie simple n’est pas une vie ratée.
Que prendre le bus ne diminue personne.
Que cuisiner chez soi n’est pas un signe d’échec.
Que ne pas partir en week-end n’est pas une humiliation.
Que porter deux fois la même tenue ne retire rien à notre dignité.
Oui, Dakar est une ville chère.
Mais notre obsession du paraître la rend parfois encore plus chère.
Pape Armand Boye
