L’authenticité d’un philosophe ne se mesure pas au vacarme de ses certitudes, mais à la noblesse de son silence et à la droiture de sa marche. Mon frère, mon compagnon de l’aube intellectuelle, Momar Lissa Fall, nous a quittés ce 7 octobre 2026, rejoignant cette éternité qu’il semblait déjà contempler de son vivant. Liss, pour ceux qui ont eu la grâce d’effleurer l’essence de ton être, tu étais ce roc tranquille qui se confondait avec le silence. Tu as traversé ce monde avec l’allure des sages antiques, dépouillé de toute extravagance, imperméable aux vanités étourdissantes de notre époque.


Notre fraternité puise ses racines dans l’effervescence de nos jeunes années au collège Château d’eau, devenu aujourd’hui le Collège Mamadou Diaw. Je me souviens avec une clarté intacte de ce carrefour décisif à l’Université Cheikh Anta Diop, au seuil de notre engagement intellectuel. Ton esprit, d’abord attiré par les flots du temps et de l’espace à travers l’Histoire et la Géographie, a fini par entendre mon appel vers les cimes de l’abstraction. Je t’ai convaincu d’embrasser la philosophie, ignorant alors que c’était elle, en réalité, qui t’attendait pour trouver l’un de ses plus nobles serviteurs. Tu n’as pas fait que l’étudier ; tu l’as viscéralement incarnée. Devenu Professeur de Philosophie, tu fus un enseignant hors pair, sculptant les esprits avec cette rigueur sereine qui te caractérisait. Ton élévation intellectuelle et morale t’a tout naturellement conduit à siéger au sein du comité des sages du CPPS, honorant le Collectif des Professeurs de Philosophie du Sénégal de ta clairvoyance et de ta mesure.
Mais au-delà du penseur respecté, c’est le frère d’âme que je pleure aujourd’hui. Nos nuits entières de veille, de débats et de confidences à la rue 10 de Pikine résonnent en moi comme un sanctuaire intemporel. Nous avons aboli les frontières du sang : tes parents étaient les miens, les miens étaient les tiens. Nous partagions bien plus que des idéaux académiques, nous partagions l’exigence d’une vie véritable.


Je repense avec une émotion poignante à notre dernière rencontre à la Médina, lors d’une cérémonie funéraire. Dans le tumulte des convenances sociales, nous avions choisi, d’un même souffle, de nous tenir à l’écart. Nous refusions tout ce qui pouvait paraître mondain, préservant jalousement notre intériorité des futilités du paraître.
Cette soif d’absolue simplicité a dicté ton existence jusqu’à ton ultime révérence, à l’image de tes propres obsèques où, dans le plus pur respect de ton détachement matériel, il n’y aura ni cérémonie de 3ème jour ni de 8ème jour. Aujourd’hui, alors que ton corps repose au cimetière de Pikine depuis ce 8 octobre 2026 après la prière à la Mosquée Diack Sao, ton héritage, lui, échappe à la terre. Tu as vécu en homme libre, ancré dans tes convictions, fidèle à la vérité de ton être.
Va, mon frère, mon ami, mon philosophe authentique. Que la clémence de l’Absolu t’enveloppe et que la lumière de ton intégrité continue d’éclairer notre marche. Inna lillahi wa inna ilayhi raji’un.
Talla SYLLA
