*SÉNÉGAL : ET SI ON OSAIT ENFIN TOUS LES « POURQUOI » ?*

J’ai découvert les lives TikTok sénégalais presque par hasard en juillet. J’avais un compte depuis longtemps, mais je l’utilisais très peu et je ne connaissais pratiquement rien à cet univers.

Un vendredi soir, je suis tombé sur un live de Modou Gueye. Sa manière assez iconoclaste d’interroger certaines réalités sénégalaises m’a immédiatement intéressé, probablement parce que j’aime moi-même questionner ce qui paraît établi, y compris lorsque les questions dérangent.

Modou m’a permis de rejoindre le live et nous avons débattu jusque tard dans la nuit avec des Sénégalais vivant dans plusieurs pays : Moussa en Suisse, Ben aux États-Unis, moi en France, Modou et d’autres participants.

À un moment, une question a été posée : pourquoi les Sénégalais de la diaspora ne rentrent-ils pas davantage travailler au Sénégal et participer à son développement ?

Une question. Plusieurs expériences. Plusieurs pays. Plusieurs regards. Personne n’avait besoin de posséder LA réponse.

Le lendemain, j’en ai parlé à ma fille de 15 ans. Elle m’a dit : « Papa, ce genre de débats est fait pour toi. Tu aimes échanger et confronter les idées. »

Elle avait probablement raison.

Depuis, j’explore cet univers avec ce que je suis : un Sénégalais profondément attaché à son pays, mais qui a désormais vécu une plus grande partie de sa vie en France qu’au Sénégal.

Je ne cherche pas à regarder le Sénégal avec des lunettes françaises, pas plus que je ne considère la France comme un modèle auquel tout devrait être comparé. J’observe simplement avec ce que je suis : quelqu’un dont la vie s’est construite entre deux cultures.

Et depuis que j’écoute ces lives, j’accumule les « pourquoi ? ».

Pourquoi faut-il parfois parler wolof pour prouver sa sénégalité ?

Cela m’est arrivé plusieurs fois. Je m’exprime en français et très rapidement arrive : « Parle wolof ! »

Mais pourquoi la langue dans laquelle je choisis de développer une idée devrait-elle déterminer mon degré de sénégalité ?

Le Sénégal possède plusieurs langues. Un Sénégalais peut avoir une autre langue maternelle, avoir grandi à l’étranger, comprendre parfaitement le wolof mais être plus à l’aise en français pour développer une réflexion complexe.

On peut aimer, défendre et promouvoir le wolof sans en faire un certificat de sénégalité.

Le contenu, pas le contenant.

Cela me fait d’ailleurs penser à une expression que j’entends énormément : « Moi, je te dis la vérité. »

La vérité. Toujours au singulier.

Bien sûr qu’il existe des faits. Mais lorsqu’on parle de société, de couple, d’éducation, de traditions ou de rapports humains, nous exprimons aussi énormément de perceptions liées à notre histoire personnelle.

Pourquoi ne pas dire plus souvent : « Voilà comment, moi, je vois les choses » ?

Car lorsque je possède LA vérité, l’autre ne peut qu’avoir tort. Lorsque j’expose mon point de vue, la discussion peut commencer.

J’ai également découvert à quel point certains sujets revenaient constamment : hommes, femmes, mariage, polygamie, rôles dans le couple, qui doit payer, qui doit faire quoi, le fameux 50/50…

J’ai moi-même participé à un débat sur le 50/50. Mais pourquoi chercher une réponse collective à ce qui relève d’abord de l’organisation de deux personnes ?

Un couple peut fonctionner à 50/50, 70/30 ou autrement. Les revenus, les situations professionnelles, les enfants, les choix et les circonstances changent.

Dès lors que deux adultes construisent librement leur équilibre, pourquoi faudrait-il que TikTok leur fournisse un modèle universel ?

Et surtout, pourquoi le mariage devrait-il être l’alpha et l’oméga de la réussite d’une femme ?

Pourquoi une femme devrait-elle absolument être mariée pour être considérée comme accomplie ? Pourquoi être mariée et malheureuse serait-il préférable à être célibataire et heureuse ?

La pression sociale peut parfois devenir telle que certaines femmes finissent par accepter des situations qu’elles n’auraient peut-être pas choisies autrement : se marier trop vite, accepter une situation conjugale qui ne leur convient pas, choisir quelqu’un qu’elles connaissent à peine, simplement parce qu’à un certain moment il faudrait absolument « être mariée ».

Comme si une femme restait incomplète tant qu’on ne lui avait pas mis « la corde au cou ».

Je ne suis évidemment pas contre le mariage. Il peut être magnifique lorsqu’il est désiré, librement choisi et construit par deux personnes.

Mais depuis quand être mariée devrait-il être plus important qu’être heureuse ?

Une femme célibataire n’est pas une femme inachevée. Son mariage peut faire partie de sa réussite. Il ne devrait jamais en être le certificat.

On m’a déjà qualifié de féministe. Cela ne me dérange absolument pas.

Je défends les femmes parce que j’ai du respect pour ma mère, mes sœurs, mes nièces et ma fille. Mais surtout parce que j’ai du respect pour l’être humain.

Je ne comprends pas davantage que l’on juge la valeur d’une personne selon son sexe que selon la couleur de sa peau.

Encore une fois : le contenu, pas le contenant.

Et pendant que nous consacrons des heures à déterminer qui doit payer le restaurant ou quelle place chacun doit occuper dans le couple, pourquoi ne parlons-nous pas avec la même intensité d’autres réalités de notre société ?

Pourquoi des enfants talibés continuent-ils à mendier dans nos rues ?

Pourquoi l’excision demeure-t-elle une réalité dont il est parfois si difficile de parler ?

Pourquoi des mariages peuvent-ils encore être imposés ou fortement contraints ?

Pourquoi les castes peuvent-elles encore intervenir dans le choix de la personne que l’on aime ou que l’on souhaite épouser ?

Pourquoi parlons-nous si peu des conditions de certaines employées à domicile ?

Pourquoi certains préjugés ethniques ou sociaux restent-ils si profondément installés ?

Pourquoi certaines personnes investies d’une autorité religieuse ou spirituelle peuvent-elles parfois bénéficier d’une confiance telle que leur parole devient difficilement contestable ?

Pourquoi sommes-nous parfois extrêmement exigeants envers l’État, mais beaucoup moins envers nous-mêmes lorsqu’il s’agit de civisme ?

Déposer du sable ou des gravats dans la rue, bloquer un passage, faire du bruit jusque tard dans la nuit, emprunter une voie réservée parce qu’on est pressé…

Au fond, la question est peut-être simple : quel rapport entretenons-nous avec l’intérêt collectif lorsqu’il contrarie notre intérêt personnel ?

Et puis il y a notre rapport à l’argent.

Pourquoi celui qui possède de l’argent semble-t-il parfois acquérir en même temps davantage de considération sociale ?

Dans une famille, celui qui contribue financièrement peut progressivement peser davantage dans les décisions, même lorsqu’il est le plus jeune. À l’inverse, celui qui traverse une période de chômage ou de difficultés financières peut perdre une partie de son poids symbolique.

Comment concilier cela avec une société qui revendique aussi fortement la solidarité, la famille, le respect des anciens et des valeurs morales ?

Et surtout : nous demandons-nous suffisamment comment la richesse a été acquise avant d’accorder à celui qui la possède autant de considération ?

Puis viennent nos croyances et notre rapport aux traditions.

Et permettez-moi ici une petite provocation avec beaucoup d’autodérision : sommes-nous devenus les champions du SAV de certaines croyances arrivées chez nous au cours de l’histoire ?

Nous parlons énormément de « nos traditions » et de « notre culture ». Pourtant, certaines croyances aujourd’hui profondément ancrées dans notre société sont elles-mêmes arrivées au Sénégal au cours de son histoire. Avant elles existaient déjà d’autres croyances, spiritualités et traditions.

Cela ne signifie absolument pas qu’elles seraient moins légitimes aujourd’hui. Une culture vit. Elle emprunte, transforme, absorbe et adapte.

Mais c’est précisément pour cela que je m’interroge.

Pourquoi TikTok, les smartphones, Internet et tant d’autres apports venus d’ailleurs ne menacent-ils pas notre identité, alors qu’une idée qui dérange peut immédiatement être rejetée au nom de : « Ce n’est pas notre culture » ?

Défendons-nous réellement la tradition ou sélectionnons-nous parfois, dans la tradition, ce qui conforte ce que nous croyons aujourd’hui ?

Une idée n’est pas bonne parce qu’elle est sénégalaise. Elle n’est pas mauvaise parce qu’elle vient de France, des États-Unis, du Japon ou d’ailleurs.

Demandons-nous plutôt : est-elle bonne ou mauvaise ? Utile ou nuisible à notre société ?

Le contenu, encore une fois, pas le contenant.

Et puis il y a probablement mon plus grand « pourquoi ? » : notre rapport à la responsabilité.

Un accident survient : « C’était écrit. »

Un échec : « Dieu l’a voulu. »

Une famille se déchire : quelqu’un aurait « marabouté » quelqu’un.

Un père s’éloigne des enfants de sa première union après avoir reconstruit sa vie ? Il devient parfois plus facile d’expliquer que sa nouvelle femme l’aurait « marabouté » que de lui demander quelle est sa propre responsabilité dans ses décisions.

Je respecte profondément les croyances de chacun. Et je sais évidemment que tout ne dépend pas de nous. Nous pouvons être victimes des décisions d’autrui, de circonstances, d’une maladie, d’un accident ou simplement de malchance.

Mais au milieu de toutes ces explications, où sommes-nous, nous ?

Quelle place reste-t-il à nos choix, nos erreurs, nos négligences et nos mauvaises décisions ?

Quelle est ma part de responsabilité ? Quelle est notre part de responsabilité collective ? Et surtout, que pouvons-nous changer ?

Car si la cause de nos échecs est toujours Dieu, le destin, le voisin, le collègue, le marabout ou quelqu’un qui nous veut du mal, nous risquons de devenir les seuls personnages de notre propre histoire qui ne seraient jamais responsables de rien.

Et une société qui ne cherche pas sa part de responsabilité se prive aussi de la possibilité de corriger ses erreurs.

Je pourrais continuer longtemps.

Pourquoi, dans certaines démarches, avons-nous parfois le sentiment qu’il vaut mieux connaître quelqu’un que simplement suivre la procédure ?

Pourquoi le réseau peut-il sembler plus efficace que la règle ?

Pourquoi les relations peuvent-elles parfois paraître plus puissantes que le mérite ?

Pourquoi acheter un terrain peut-il devenir une source d’angoisse, notamment pour ceux qui vivent à l’étranger ?

Pourquoi la diaspora peut-elle parfois avoir le sentiment que chaque appel venant du Sénégal finira par devenir une demande d’argent ?

Mais inversement, pourquoi certains membres de la diaspora reviennent-ils parfois avec des attitudes qui agacent profondément ceux qui vivent au pays ?

Parlons des deux côtés. Sans chercher systématiquement les gentils et les méchants.

Je ne prétends absolument pas que ces débats n’existent pas sur TikTok. Je suis encore novice dans cet univers et je n’en vois qu’une infime partie.

Et il ne s’agit surtout pas de dire qu’il faudrait arrêter de parler du mariage, des rapports hommes-femmes, des croyances ou de politique.

Une société peut mener plusieurs réflexions en même temps.

Nous pouvons parler des droits des femmes ET de l’excision. Du mariage ET des enfants talibés. Des rapports hommes-femmes ET des conditions des employées à domicile. Des croyances ET de notre rapport à l’argent. De politique ET de civisme. De polygamie ET des castes.

Pourquoi faudrait-il choisir ?

Mais au fond, pourquoi tous ces « pourquoi ? » me préoccupent-ils autant ?

Parce que lorsque je regarde le Sénégal, je ressens souvent une immense frustration devant tout ce que ce pays pourrait être.

Regardons ce que nous avons.

Une position exceptionnelle sur l’Atlantique. Une population jeune. Des ressources naturelles. Du pétrole. Du gaz. Du soleil. Une diaspora présente partout dans le monde, avec des compétences dans quasiment tous les domaines.

Alors pourquoi n’avons-nous pas encore réussi à construire un modèle économique, éducatif et social à la hauteur de ce potentiel ?

Pourquoi notre jeunesse ne pourrait-elle pas devenir notre première richesse ?

Pourquoi le Sénégal ne pourrait-il pas devenir un véritable carrefour entre l’Afrique, l’Europe et les Amériques ?

Pourquoi nos ressources ne pourraient-elles pas servir davantage à développer le capital humain, l’éducation, la recherche, l’innovation, les infrastructures et les entreprises ?

Pourquoi ne pourrions-nous pas devenir un pays dont certains modèles seraient étudiés ailleurs plutôt qu’un pays qui cherche constamment des modèles à reproduire ?

C’est probablement cela qui explique ma frustration.

Je ne me demande pas seulement pourquoi le Sénégal va mal.

Je me demande surtout pourquoi, avec tout ce qu’il possède, il ne va pas beaucoup mieux.

Je dis souvent que notre société est malade. Cela peut sembler dur. Mais lorsqu’on aime quelqu’un qui est malade, on ne lui rend pas service en cassant le thermomètre.

On cherche à comprendre ce qui ne va pas.

On écoute. On examine. On confronte les diagnostics.

Et surtout, on cherche le traitement.

Je n’ai évidemment pas les solutions à toutes ces questions. Personne ne les a seul.

Mais je suis convaincu d’une chose : le « pourquoi ? » n’est pas une solution. Il est souvent le début de la solution.

C’est aussi pour cela que j’aimerais voir davantage de débats où, après avoir confronté nos certitudes, nous essayons de construire ensemble des débuts de réponses.

L’un apporte son expérience. L’autre ses connaissances. Un autre son expertise professionnelle. Un autre encore ce qu’il a observé ailleurs.

Si nous sommes capables d’être des centaines dans un live pour parler de notre société, pourquoi ne pourrions-nous pas utiliser aussi cette formidable intelligence collective pour essayer de la faire avancer ?

Alors continuons à poser les questions qui dérangent.

Acceptons que nos certitudes soient parfois bousculées.

Acceptons surtout que personne ne possède à lui seul LA vérité.

Nous avons suffisamment de « pourquoi ? ».

Essayons maintenant, ensemble, de construire quelques « comment ? ».

Parce qu’après le diagnostic, il faut bien chercher le traitement.

By Alioune Faye

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