À la station de Keur Massar, carrefour névralgique entre Malika, Yeumbeul, Jaxaay et Niagues, la prostitution, habituellement associée à la nuit, s’exerce désormais en plein jour, dans une clandestinité à peine voilée. Rencontre avec ces femmes que la précarité pousse à vendre leur corps pour nourrir leurs enfants. « Mon frère, pouvez-vous servir de passage ? Vous allez où ? Là où vous voulez. » Une jeune femme au teint noir aborde le chauffeur d’une Ford. Déçue par sa réaction, elle se tourne vers un autre passant, demandant de l’aide « pour nourrir ses enfants ».
À peine est-elle partie avec son supposé client en direction de la route du supermarché qu’une autre, bien habillée, jupe rose et rondelets, s’installe à l’arrêt du bus Tata 52. Elle y reste une dizaine de minutes, discutant brièvement avec les voyageurs. Les échanges sont courts, pour ne pas attirer l’attention. Certains ne s’arrêtent même pas. « Je n’ai pas la tête à ça », lance un voyageur. Elle finit par suivre quelqu’un qui traverse le rond-point vers la banque de proximité, pourtant fermée ce dimanche-là. Puis disparaît.
La station de Keur Massar est un lieu stratégique. Cinq routes s’y croisent : Malika, Yeumbeul, Jaxaay, Niagues et la route nationale. Un cadre idéal pour des rencontres discrètes. Un vendeur ambulant de tee-shirts et caleçons, témoin de la scène, confirme : « Elles sont nombreuses. Toute la journée, c’est comme ça. Pour aborder quelqu’un, souvent elles demandent de l’aide financière, de quoi manger ou du transport. Mais en réalité, elles ont des chambres ou des appartements de par-derrière le supermarché. »
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« 5 000 francs et on va derrière en toute discrétion »
À la sortie de la Dibiterie, à l’angle, une femme au teint pigmenté, en camisole bleue, aborde un quinquagénaire. « 5 000 francs, on va derrière en toute discrétion. Tu ne le regretteras pas, tu seras satisfait », lui lance-t-elle. L’homme, aperçu en train d’aborder d’autres femmes, semble en quête de ce type de rencontre. La femme détaille les raisons qui la poussent à se prostituer. « Ce sont des rencontres discrètes. On fait semblant d’acheter ou de discuter. C’est avec cet argent qu’on donne à manger à nos enfants sans qu’ils le sachent. On sait que ce n’est pas bon, mais ça ne va pas continuer. On ne va pas passer toute notre vie à se prostituer. » À un moment donné, il faut savoir dire stop. « Moi, je viens ici chaque fois que j’ai des besoins, surtout pour la nourriture et les frais de scolarité de mes enfants. »
La plupart de ces femmes sont des veuves ou des divorcées. Elles travaillent en journée, par choix. « Je préfère travailler pendant la journée parce que je me sens plus en sécurité lorsqu’il y a du monde autour », témoigne l’une d’elles, sous couvert d’anonymat. Sa copine abonde : « On travaille en toute sécurité. On réussit à avoir trois à quatre clients à 5 000 francs avant de rentrer. Ça satisfait nos besoins sociaux. Il y a des gens qui viennent gagner 5 000 francs ou même moins et rentrent chez eux pour nourrir leurs enfants. On les appelle “dépenses”. »
Parce qu’elles ont choisi la clandestinité pour plus de discrétion, ces femmes sont exposées à des risques de MST et d’IST. « On sait qu’il y a des risques, mais c’est honteux d’avoir une carte. Imaginez que mes enfants trouvent dans mon sac une carte de santé pour prostitution. Qu’est-ce que je vais leur dire ? », confie une femme croisée sous le pont direction Bankass. Une autre ajoute : « Certains clients préfèrent ne pas se protéger. Il y a des prostituées qui acceptent et augmentent leur prix, comme d’autres n’accepteront jamais, surtout avec les derniers événements où plusieurs homosexuels de Keur Massar ont été contaminés. »
À cela s’ajoute la stigmatisation. Commerçants et riverains disent parfois être gênés par les sollicitations à proximité de leurs établissements. D’autres, en revanche, ont une parfaite complicité avec ces femmes. Une réalité complexe, où se mêlent précarité, survie et indifférence.
Thierno Gueye
