ÉPISTÉMOLOGIE DU SUD: Sociotique de la création à l’ère algorithmique:Dépasser la tentation du sanctuaire littéraire Par le Dr Moussa SARR

Les controverses récentes entourant la suspicion d’usage de l’intelligence artificielle dans la création littéraire — de l’affaire Thélyson Orélien aux contrats résiliés outre-Atlantique sous la pression de la rumeur et du risque juridique — ne constituent pas des anomalies isolées. Elles sont les manifestations superficielles d’une mutation systémique beaucoup plus profonde : le basculement progressif de nos sociétés vers une civilisation algorithmique.

Face à ces secousses, le réflexe dominant au sein du champ littéraire consiste à se replier sur une posture défensive, dénonçant la fraude ou réclamant la sanctuarisation d’une écriture humaine « pure ». Cette réaction, bien que compréhensible, procède d’une illusion anthropocentrique et d’un diagnostic erroné des forces en présence.
Saisir la portée réelle de cette transformation exige d’adopter une perspective sociotique, c’est-à-dire d’analyser les interactions structurelles entre architectures technologiques, représentations collectives et écologies sociales de la pensée. Sous cet angle, vouloir préserver une littérature étanche au calcul au cœur d’un environnement désormais façonné par la rationalité algorithmique relève de l’impasse.

L’appareil éditorial, sous la contrainte d’une gouvernance par les données et du principe de précaution, commence déjà à appliquer une forme de justice statistique punitive qui pénalise en priorité les voix périphériques. Dès lors, le débat ne saurait se cantonner à la traque policière des outils informatiques dans les manuscrits.
Il convient d’appliquer ici le principe de la convergence anticipatoire pour réaligner le débat sur ses nœuds de force réels. Les discours sur la « souveraineté numérique », qu’ils émanent d’Afrique ou d’Europe, s’épuisent trop souvent dans une logique de rattrapage stérile, tentant de répliquer à grands frais les infrastructures lourdes du Nord sans en interroger les fondements épistémologiques. Or, la véritable ligne de fracture ne réside pas dans la capacité de calcul, mais dans la nature même du régime de pensée imposé par les modèles d’apprentissage automatique. Ces systèmes opèrent par lissage statistique, privilégiant la corrélation massive et le consensus calculé, ce qui tend inévitablement à invisibiliser les signaux faibles, l’inédit, la rupture narrative et l’anomalie féconde.

C’est précisément à l’intersection des Épistémologies du Sud et de la sociotique que se dessine une alternative féconde. Plutôt que de nourrir le fantasme d’une pureté originelle ou de céder aux enthousiasmes piégeux de l’automatisation intégrale, la création littéraire doit assumer sa condition hybride tout en devenant le lieu privilégié de résistance au lissage cognitif. Face à une rationalité calculatoire autonome qui reconfigure la décision et la vérité sans s’encombrer du sens, la littérature conserve pour fonction critique essentielle de porter la complexité, la nuance et la divergence. L’enjeu pour les chercheurs, les auteurs et les éditeurs n’est donc pas de lutter contre l’outil, mais d’édifier des écologies de la pensée capables d’exploiter la technique sans lui abandonner la souveraineté du jugement.

Dr. Moussa Sarr
Expert transdisciplinaire Think Tank de Lachine Lab – l’Auberge Numérique

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