*Quand Serigne Cheikh Ahmed Tidiane Sy défiait le pouvoir de Senghor*

C’est le lundi 23 septembre 1963 que les agences internationales de presse annoncèrent l’arrestation de Serigne Cheikh Ahmed Tidiane Sy, ancien ambassadeur du Sénégal au Caire.

Elles citaient Amadou Cissé Dia, qui cumulait alors les fonctions de ministre des Forces armées et de ministre de l’Intérieur. Celui-ci avait fait cette annonce le samedi 21 septembre.

Évidemment, le ministre n’avait pas publié un message sur les réseaux sociaux ! 😂 Il s’était rendu à Radio-Sénégal, qui jouait un rôle incontournable dans toutes les crises que le pays avait connues depuis 1960. Avant l’instauration du pluralisme médiatique, ce qui n’était pas dit à Radio-Sénégal n’existait tout simplement pas pour la majorité des quelque trois millions de Sénégalais·es que nous étions !

Quelques mois après la condamnation de Mamadou Dia, ancien président du Conseil, à la déportation perpétuelle, il fallait aussi expliquer aux chancelleries occidentales — dont le regard comptait beaucoup pour Senghor — pourquoi cette nouvelle arrestation était nécessaire.

Amadou Cissé Dia déclara que le guide religieux, fondateur du Parti de la solidarité sénégalaise (PSS), représentait une menace pour la sécurité intérieure et avait été arrêté pour « incitation à la révolte armée ».

Le gouvernement lui reprochait d’avoir fait circuler, dans la région de Thiès, des tracts invitant la population à se révolter, les armes à la main, contre le pouvoir. Il l’accusait également d’avoir pris la tête d’un Comité de salut public.

Avec ce courage qui contribuait déjà à sa légende, Cheikh Tidiane Sy aurait reconnu être l’auteur des tracts. Cissé Dia annonça alors qu’il serait traduit devant un tribunal spécial. Nous avons donc connu très tôt ce type de justice au Sénégal !

En 1963, Cheikh Tidiane Sy était l’une des rares figures qui s’opposaient encore ouvertement à Senghor, aux côtés notamment du Parti du regroupement africain-Sénégal (PRA-Sénégal) et du Bloc des masses sénégalaises (BMS) de Cheikh Anta Diop.

L’UPS avait constaté que le nombre de ses militant·es avait baissé de plus de 10 000 entre 1962 et 1963, du fait notamment de l’action du guide religieux dans la région de Thiès. Serigne Cheikh y organisait des réunions politico-religieuses au cours desquelles Senghor et son parti étaient attaqués sans répit.

En septembre, lors d’une rencontre organisée à Thiès, les critiques furent si virulentes que certains de ses partisans, selon Christian Coulon, se mirent à crier : «Vive l’islam ! À bas les catholiques !»

Serigne Cheikh créa ensuite son comité de salut public, fit circuler des tracts particulièrement offensifs contre le gouvernement… et fut arrêté.

Le pouvoir développa rapidement une contre-propagande. Il l’accusa de connivence avec l’Égypte de Nasser et affirma que son opposition s’expliquait principalement par son rappel du Caire et sa destitution de son poste d’ambassadeur.

Il faut comprendre, jarbaat, que malgré la dissolution du PAI, l’emprisonnement de Mamadou Dia et la fragilisation des autres forces d’opposition, l’UPS pouvait encore nourrir certaines inquiétudes quant aux élections législatives prévues le 1er décembre 1963. «Mieux valait prévenir», devait-on certainement se dire dans le parti de Senghor…

Serigne Cheikh ne sortira de prison qu’en avril 1964, grâce notamment à l’intervention de son oncle, son « baaye » Serigne Abdoul Aziz Sy Dabakh, khalife général des Tidianes.

Mais cette arrestation de 1963 n’était pas la première !
En 1959, le guide religieux avait déjà été emprisonné à partir du 21 juin. Il ne fut libéré que le 14 janvier 1960, soit près de sept mois plus tard, grâce notamment à la médiation de Cheikh Ibrahima Baye Niasse et au rapprochement intervenu entre le PSS et le pouvoir.

Cette première arrestation s’inscrivait dans le climat de confrontation né des élections législatives du 22 mars 1959 et des violences survenues quelques semaines plus tard à Tivaouane.

Le PSS de Serigne Cheikh, avec Ibrahima Seydou Ndaw (fâché contre Dia et Senghor) et soutenu notamment par Cheikh Ibrahima Niasse, El Hadj Madior Cissé à Saint-Louis et Abdoul Aziz Sy Al Amine, avait obtenu environ 12,1 % des suffrages. Mais pas un seul siège de député ! Et pourtant, le PSS était arrivé en tête à Tivaouane, Saint-Louis et Kaolack. C’était une véritable prouesse face au redoutable duo formé par Senghor et Mamadou Dia.

Dans « Le Marabout et le Prince — Islam et pouvoir au Sénégal », Christian Coulon propose une analyse particulièrement intéressante du PSS. Le parti rassemblait des acteurs aux motivations parfois diamétralement opposées : guides religieux, notables, anciens combattants, élites saint-louisiennes et même certains intérêts économiques français qui redoutaient l’orientation « socialiste » de l’UPS. Ils avaient toutefois un point commun : leur opposition à ce qu’ils considéraient déjà comme la «dictature de l’UPS».

Je terminerai par l’analyse de Serigne Abdoul Aziz Sy Al Amine, qui fut l’un des responsables du PSS.
Dans l’une de ses rares interviews — sinon la seule de cette nature — réalisée par Madani M. Tall, alors directeur des opérations de la Banque mondiale au Sénégal, pour le neuvième numéro du magazine ’ »Échos de la Banque mondiale », Al Amine livre une réflexion remarquable sur la place du religieux dans le paysage politique :
« C’est vrai, des circonstances peuvent pousser des marabouts, des chefs religieux à descendre dans l’arène politique, jusqu’à créer un parti pour faire exploser leur colère. Mais c’est une erreur. Il ne sied pas à un chef religieux de fonder un parti politique, car la politique ne peut aller de pair avec la religion dans un pays comme le Sénégal. »

Il évoque ensuite sa propre expérience :
« Moi-même qui vous parle, j’ai été membre d’un parti politique, le Parti de la solidarité sénégalaise, dont j’étais le trésorier ; mon propre frère aîné — Cheikh Tidiane Sy — l’avait fondé à la suite de malentendus avec le président Senghor. Il s’agissait du premier parti dirigé par un chef religieux dans notre pays. Mon frère voulait marquer son opposition à Senghor et situer leurs relations parce que, en fait, ils étaient amis. À partir du moment où il s’est senti trahi par Senghor, il a créé son parti pour exprimer son courroux. Je dois dire que j’étais en phase avec mon frère à l’époque, mais, le temps passant, je considère que cette entrée en politique a été la plus grande erreur de notre vie ! »

Al Amine ne contestait donc pas la légitimité du combat mené à l’époque contre Senghor. Il estimait simplement qu’il ne fallait pas, pour cela, créer un parti politique : «À l’analyse, la réalité me saute aux yeux : la façon de faire de la politique au Sénégal est incompatible avec la religion. En effet, le mensonge, la cachotterie, l’offense, la diffamation, etc., sont des traits caractéristiques du jeu politique sénégalais et l’islam ne peut s’en accommoder. Dans cette religion, point d’organisation secrète : on ne dissimule pas sa démarche. La politique doit être fondée sur la transparence.»

Bon, jarbaat, va maintenant lire le reste de cette passionnante interview !

Avec les délestages de la Senelec — pour des raisons apparemment indépendantes de sa volonté —, je ne prends pas le risque de terminer à minuit et de ne plus pouvoir publier ce texte un 23 septembre !

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *