C’est une litanie macabre qui ne connaît plus de répit. Au Mali, pas un jour ne passe sans que des positions militaires soient attaquées, sans que des embuscades meurtrières ne fauchent des vies : des soldats maliens, des « partenaires » russes d’Africa Corps, des chasseurs dozos envoyés au casse-pipe, des civils pris entre deux feux. Et, au bout de la chaîne, un communiqué d’Az-Zallaqa qui claque comme un tampon sur le cadavre d’un État qui fait encore semblant d’exister.
Aujourd’hui jeudi 10 septembre 2026 , c’est la caserne de Dioura, dans le cercle de Ténenkou, région de Mopti, au centre du pays, qui est tombée sous le contrôle total du JNIM. Le groupe jihadiste l’a revendiqué par le biais de sa plateforme de communication Az-Zallaqa. Dioura, déjà ciblée par un raid en mars 2019, puis par une attaque particulièrement meurtrière en mai 2025 — environ quarante soldats tués, le matériel de la caserne pillé, la localité occupée pendant des semaines — vient donc de connaître un nouveau chapitre de sa tragédie. Pour l’heure, aucun bilan précis n’est disponible et Az-Zallaqa, qui revendique une prise de contrôle, n’a pas encore diffusé d’images. L’incertitude, une fois de plus, plane sur l’ampleur du désastre.
Pas d’images encore. Pas de bilan officiel. Seulement cette habitude désormais nationale : la junte se tait, les familles comptent, les réseaux sociaux remplissent le vide.
On dira que ce n’est « qu’un poste ». On aura tout faux.
Dioura n’est pas une grande base. C’est une position.
La caserne de Dioura n’a jamais valu Sévaré, Gao ou Kati. Elle n’impressionne ni par le béton ni par le nombre. Elle compte par la carte. C’est un point d’appui avancé dans une zone charnière du Centre, là où la Katiba Macina a toujours trouvé de l’air, de l’eau, des pistes et des complicités. Entre le delta intérieur du Niger, Ténenkou, Niono et les espaces qui tirent vers la frontière mauritanienne, Dioura n’est pas une ville : c’est un verrou.
Dès 2016, des responsables locaux réclamaient précisément l’installation d’une base à Dioura pour couvrir cette bande territoriale, trop proche de Nampala et trop mal protégée à l’ouest. Une présence solide à Dioura permet de surveiller les déplacements entre le Macina, le cercle de Ténenkou, les zones rurales de Mopti et, plus loin, les secteurs menant à Niono et à la Mauritanie. C’est aussi de la profondeur pour le dispositif Sévaré–Mopti : Sévaré tient le centre de gravité ; Dioura tient le terrain à distance. Quand Dioura cède, l’armée risque de n’être plus qu’une force de garnison retranchée dans ses grandes villes.
2019 l’avait déjà écrit. 2025 l’avait souligné. 2026 le répète.
Le 17 mars 2019, le JNIM n’avait pas frappé Dioura par caprice. Une compagnie, une centaine d’hommes. Vingt-six morts, dix-sept blessés selon le bilan repris ensuite par l’ONU. Véhicules, armes et munitions emportés. On ne consacre pas un tel effort à un poste sans valeur. Neutraliser Dioura, c’était accroître la liberté de mouvement dans cette partie du Centre.
Le 23 mai 2025, le même scénario, plus lourd encore : une quarantaine de soldats tués, le matériel récupéré, la localité occupée durant des semaines. On reconstruit. On replace des hommes. On recommence. Ce n’est plus une stratégie. C’est une récidive administrative.
Aujourd’hui, dans un Mali où les positions périphériques saignent les unes après les autres, Dioura pèse davantage, pas moins. Il ne faut plus la regarder isolément, mais comme le maillon d’un réseau. Si plusieurs postes avancés sont affaiblis ou abandonnés simultanément, sa perte élargit un espace où les FAMa ne pourront plus maintenir qu’une présence intermittente. La pression remonte alors vers les garnisons plus importantes du Centre.
L’armée doit choisir : envoyer des renforts et exposer ses convois, ou abandonner les postes pour concentrer ses forces dans quelques villes. Dans le second cas, elle garde les drapeaux sur les toits et perd le pays entre les toits.
C’est exactement le manuel de l’attrition. Le JNIM n’a pas besoin de prendre Bamako demain matin. Il lui suffit de faire tomber, l’une après l’autre, ces positions intermédiaires. Les grandes villes restent. Le contrôle effectif s’évapore.
Ce n’est plus le Nord qui brûle. C’est la carte entière.
On a vendu aux Maliens le conte de la « reconquête » : Kidal repris, les Français chassés, la souveraineté retrouvée, Wagner puis Africa Corps présentés comme le bouclier que Barkhane n’avait jamais été. Puis est venu le 25 avril 2026. Attaques coordonnées JNIM–FLA. Kati frappé. Le ministre de la Défense Sadio Camara tué. Kidal reperdue. Mopti et Sévaré ébranlées. Gao contestée. Bamako sous la pression d’un siège économique que le carburant, les routes et la peur racontent mieux que les discours du soir.
Depuis, la litanie n’a pas cessé. Embuscade près de Sofara : Russes et dozos fauchés. San attaqué. Axes Hombori–Gossi, Tonka–Niafunké, Tingara–Bourem harcelés. Convois de carburant depuis le Sénégal et la Côte d’Ivoire transformés en cibles. Le JNIM a compris une chose que Koulouba feint d’ignorer : on n’a pas besoin de prendre le palais quand on tient les citernes — et les verrous comme Dioura.
Le Sud n’est plus un sanctuaire. C’est le nouveau théâtre.
Le plus grave n’est pas que Mopti saigne : on le savait. Le plus grave, c’est que le Sud agricole, minier et frontalier — celui qui nourrit Bamako et finance l’État — est devenu une zone d’insécurité permanente. Kayes et Nioro. Koulikoro et Kangaba. Bougouni, Sikasso, Kignan. Les mines, le lithium, les bus, les camions, la RN1. Le corridor Dakar–Kayes. Quand le Sud bascule, ce n’est pas seulement une carte militaire qui change. C’est le pacte social qui se déchire.
La question qui brûle toutes les lèvres, à Bamako comme dans les chancelleries, est pourtant simple : à quoi sert réellement la présence russe au Mali ?
Car les faits sont têtus. À Kidal, ce ne sont pas moins de quatre cents paramilitaires d’Africa Corps qui ont été évacués sous escorte, tandis que des soldats maliens restaient prisonniers dans la ville. L’armée malienne et Africa Corps « ont accepté de battre en retraite au lieu de se battre ». Depuis le passage de Wagner à Africa Corps, la présence russe est jugée « moins autonome, moins aguerrie et moins efficace ».
Autrement dit, Africa Corps n’apparaît plus comme un acteur décisif sur le champ de bataille. Il se contente notamment de frappes aériennes sporadiques, comme celle revendiquée début mai contre un camp du JNIM dans la région de Ségou, sans que l’on sache réellement ce qu’il en est résulté.
Alors, à quoi bon ? La réponse, cynique, est qu’Africa Corps ne protège plus le Mali. Il protège Assimi Goïta. Il le sécurise à Kati, dans son fief, contre les ennemis extérieurs, mais surtout contre sa propre armée, dont les humeurs sont imprévisibles et les loyautés changeantes. La présence russe est devenue une assurance-vie pour un homme, pas un dispositif de défense pour un pays. Et ce pays, précisément, s’enfonce chaque jour un peu plus.
Si Dioura tombe à Ténenkou, si Sofara s’embrase, si Kayes tremble et si Sikasso n’est plus une arrière-cour, à quoi sert une force étrangère dont le centre de gravité reste le camp de Kati ? À sécuriser Assimi Goïta contre le JNIM — ou contre sa propre armée, ses propres rivalités, son propre palais ?
Wagner a fait le sale travail et s’est brûlé à Tinzaouatène. Africa Corps a changé d’étiquette, pas de miracle. On ne remplace pas une stratégie nationale par un contingent qui refuse d’exposer ses hommes tout en laissant les FAMa et les milices dozos occuper la ligne de contact. Le partenariat russe n’a pas échoué parce qu’il est russe. Il a échoué parce qu’il a été conçu pour tenir un homme, pas un pays.
Le Mali n’est plus seulement en guerre. Il est en superposition de guerres : jihadistes contre État, FLA contre junte, État islamique contre JNIM dans le Gourma, milices contre communautés, tandis qu’un pouvoir muselle la presse à mesure que le territoire qu’il contrôle se rétrécit.
On arrête des journalistes. On ne rétablit pas Dioura.
Jusqu’à quand le mensonge tiendra-t-il ?
Bamako se donne encore l’illusion d’un pouvoir. Les FAMa font encore semblant d’exister sur toute l’étendue du pays. Africa Corps fait encore semblant d’être une solution. Et pendant ce temps, c’est le JNIM qui décide, sur trop d’axes, de qui circule, qui vend, qui enterre.
Dioura n’est pas importante par sa taille. Elle l’est par son emplacement. Le vrai bulletin n’est pas celui d’Az-Zallaqa. C’est celui-ci, plus simple, plus cruel : un État qui lâche ses postes avancés du Centre, qui ne sécurise plus ses routes du Sud et qui concentre sa force étrangère autour du chef n’est plus en transition. Il est en survie.
Au Sahel, les malheurs ne s’annoncent pas. Ils s’installent entre les villes.
Le Mali n’a pas seulement perdu une caserne. Il est en train de perdre la guerre. Et il la perd avec des alliés qui, décidément, ne sont là que pour protéger le pouvoir, pas le pays.
Samir Moussa
