*LANDING SAVANÉ: ITINÉRAIRE D’UN INTELLECTUEL, RÉVOLUTIONNAIRE, PARLEMENTAIRE ET HOMME D’ÉTAT*

Il est des vies qui ne se racontent pas seulement: elles expliquent une époque. Celle de Landing Savané, sans nul doute, permet de lire une grande partie des transformations politiques, intellectuelles et sociales du Sénégal contemporain.

Né à Bignona, dans les dernières années de la colonisation, il effectue ses études secondaires au lycée Van Vollenhoven, fait ses premières armes politiques dans la France de Mai 68, connaît la prison sous Senghor, mène les combats parlementaires sous Abdou Diouf et participe ensuite à l’exercice du pouvoir sous Abdoulaye Wade.

Il fut marxiste-léniniste à une époque où la contradiction politique demeurait étroitement encadrée, militant de l’opposition lorsque le pluralisme sénégalais s’élargissait, puis ministre lorsque l’alternance s’installa. À chaque étape, il demeura fidèle à un même principe: mettre l’intelligence au service de l’action et l’action au service d’une certaine idée du Sénégal et de l’Afrique.

De la rédaction clandestine de *Xaré-Bi* à la publication de *Populations: un point de vue africain*, de la clandestinité de Reenu-Rew aux bancs de l’Assemblée nationale, des geôles de 1975 au fauteuil de vice-président de l’Hémicycle, du ministère de l’Industrie à la tribune panafricaine, Landing Savané a traversé plusieurs régimes et plusieurs séquences idéologiques, sans que son parcours puisse être réduit à une seule étiquette.

Il n’est pas seulement l’homme d’un parti ou d’un mandat. Il est demeuré, à travers les décennies, un acteur, un observateur et, parfois, un témoin critique des métamorphoses du Sénégal indépendant.

La présente monographie n’est pas une hagiographie. Loin de là. Elle se veut une tentative de restituer le parcours d’un intellectuel qui a voulu comprendre les réalités de son pays à partir de la science, de la statistique, de la démographie et de l’économie, tout en considérant que la connaissance n’avait de sens que si elle pouvait contribuer à transformer la société.

C’est également le parcours d’un homme politique qui, au fil des décennies, a appris qu’il était possible de passer de la clandestinité à la légalité, de la contestation révolutionnaire au Parlement, puis de l’opposition à l’exercice du pouvoir, sans que cette évolution efface nécessairement les convictions qui avaient façonné sa jeunesse.

*CHAPITRE I: DE BIGNONA À VAN VOLLENHOVEN: LA FORMATION D’UN INTELLECTUEL*

Landing Savané est né le 10 janvier 1945 à Bignona, en Casamance. Il est le fils de Sitapha Savané, qui fut successivement garde-cercle, garde républicain puis agent de la Police nationale, et de Hadja Khady Sagna, une femme diola.

Les affectations successives de son père lui permettent de découvrir, dès son jeune âge, différentes contrées du Sénégal. Cette mobilité familiale est indispensable pour comprendre la formation ultérieure du jeune Savané, qui ne grandit pas dans un univers exclusivement local.

Son cursus scolaire le conduit notamment à l’école primaire de Bakel, où il est inscrit dès l’âge de cinq ans, puis à l’école urbaine de Thiès et, enfin, à l’école Faidherbe de Dakar où, en 1956, il obtient le CEPE et réussit au concours d’entrée en sixième. Il est ainsi orienté vers le lycée Van Vollenhoven.

Cette expérience précoce du pays contribue à élargir son horizon au-delà de sa seule verte Casamance natale. Elle lui permet également de mieux appréhender la diversité du Sénégal et contribue à expliquer pourquoi la question nationale, puis africaine, occupe progressivement une place centrale dans sa pensée et son action.

Au lycée Van Vollenhoven, Landing se distingue rapidement par l’excellence de ses résultats scolaires. Le témoignage de Mamadou Diop Decroix est, à cet égard, particulièrement éclairant. En 1961, à l’occasion de la cérémonie de distribution des prix présidée par le président Léopold Sédar Senghor, Landing Savané aurait obtenu les premiers prix en mathématiques, en physique et en français, ainsi que le prix attribué au meilleur élève sénégalais du second cycle.

Decroix le décrit comme un élève exceptionnellement brillant. Ce détail est loin d’être anecdotique; il permet de comprendre que l’engagement politique ultérieur de Savané s’appuyait sur une solide formation intellectuelle et scientifique, et non sur une simple vocation militante.

C’est également dans ce prestigieux établissement que se manifeste précocement son tempérament de responsable. En 1961-1962, il prend part au mouvement de contestation qui secoue le lycée. Les témoignages de ses contemporains le présentent déjà comme l’un des animateurs de cette première mobilisation.

Ainsi se dessine un trait de caractère qui restera constant chez Landing Savané dont l’excellence intellectuelle et l’engagement collectif vont très tôt de pair. Très tôt, à la qualité de l’élève s’ajoute la capacité à fédérer et à mobiliser.

En 1963, il obtient son baccalauréat mathématiques élémentaires et part poursuivre ses études en France grâce à une bourse qui lui est octroyée. Son choix d’une formation scientifique est déterminant.

Après les classes préparatoires de mathématiques supérieures et de mathématiques spéciales au lycée Dumont d’Urville de Toulon, il s’oriente vers la statistique, l’économie et la démographie. Sa formation s’inscrit dans l’environnement des grandes institutions françaises de la statistique et de l’économie, notamment autour de l’Institut national de la statistique et des études économiques (INSEE) et des structures spécialisées dans la formation des statisticiens-économistes. Les biographies disponibles le présentent comme ingénieur statisticien-économiste.

Ce parcours scientifique donnera à son engagement politique une caractéristique particulière. Landing Savané n’est pas seulement un idéologue. Il acquiert une compétence technique dans des domaines essentiels à la connaissance et à la conduite des politiques publiques: la statistique, l’économie et la démographie.

La France des années 1960 constitue, pour le jeune étudiant, un formidable laboratoire politique. Landing s’intéresse aux mouvements de libération nationale, aux expériences socialistes et aux débats qui traversent alors la gauche mondiale. La révolution cubaine, le maoïsme, le panafricanisme de Kwame Nkrumah et les expériences politiques de plusieurs dirigeants africains nourrissent sa réflexion.

Au sein de l’Association des étudiants sénégalais en France (AESF), section de la FEANF, il exerce d’abord la fonction de secrétaire général, puis celle de président en 1968-1969. Les sources convergent sur cette responsabilité et sur le rôle important que joue alors Mai 68 dans sa radicalisation politique.

Il participe notamment au mouvement de contestation qui conduit, à la fin du mois de mai 1968, à l’occupation de l’ambassade du Sénégal à Paris, épisode rapporté par plusieurs témoignages. Cette période marque définitivement son passage du militantisme étudiant à l’engagement politique structuré.

C’est également en France que Landing Savané rencontre Marie-Angélique Sagna, qui deviendra son épouse. Certes, leur relation appartient à l’histoire privée du militant, mais elle participe également à son histoire politique, car Marie-Angélique Sagna est elle-même une intellectuelle, sociologue de formation et militante engagée. Le couple formera, durant plusieurs décennies, l’un des foyers intellectuels et militants les plus connus de la gauche sénégalaise.

L’APS rappelle qu’ils se sont rencontrés au sein de l’AESF et qu’ils se sont mariés après le retour de Landing au Sénégal, probablement en 1969. Le couple a deux garçons: Sitapha Alfred Savané et Lamine Michel Savané.

Lors de l’hommage organisé pour les 80 ans de Landing Savané en 2025, Marie-Angélique a évoqué près de six décennies de vie commune. Son témoignage permet de mieux comprendre un homme qui, selon elle, n’aimait pas imposer son point de vue et accordait une importance capitale à l’unité.

Cette dimension humaine complète utilement le portrait du militant révolutionnaire: derrière la rigueur idéologique apparaît déjà un homme attaché à la discussion, à la cohésion sociale et à la recherche du consensus.

*CHAPITRE II: LE STATISTICIEN ET LE RÉVOLUTIONNAIRE CLANDESTIN*

Landing Savané rentre au Sénégal en 1969, fort d’une formation scientifique de haut niveau. Il rejoint l’administration statistique et travaille dans le domaine des études économiques et démographiques.

Les sources indiquent que, alors ministre du Plan, Abdou Diouf lui propose un poste de conseiller à la Direction de la statistique du ministère des Finances. Il assume ainsi une charge au sein de l’administration tout en poursuivant ses activités militantes dans la clandestinité.

Cette double identité — technicien de l’État et militant révolutionnaire — constitue l’une des clés de son parcours. Landing appartient à une génération pour laquelle l’indépendance politique ne signifie pas nécessairement l’émancipation économique.

La question qui le préoccupe est donc celle de la nature de l’État postcolonial, de ses rapports avec les anciennes puissances coloniales et de la possibilité d’un développement réellement autonome. Sur ce plan, il ne diverge pas fondamentalement de ses doyens : Abdoulaye Ly, Majhemout Diop et Amath Dansokho ou de son cadet Abdoulaye Bathily.

Au début des années 1970, Savané participe à la structuration de nouvelles organisations de la gauche révolutionnaire. Le Mouvement des jeunes marxistes-léninistes (MJML) constitue une étape importante de cette évolution. Après la disparition de cette structure, ses militants se regroupent autour de nouvelles organisations clandestines.

En 1973, apparaît Reenu-Rew, expression wolof que l’on peut traduire par « les racines de la nation ». Ce mouvement cherche à articuler théorie révolutionnaire et implantation dans les réalités sénégalaises. L’objectif n’est plus seulement de discuter de doctrine: il faut organiser, enquêter sur les conditions sociales, pénétrer les milieux populaires et construire une force politique.

À la fin de 1974, Reenu-Rew aboutit à la création d’And-Jëf/Mouvement révolutionnaire pour la démocratie nouvelle (MRDN). Landing Savané en devient la principale figure dirigeante. Le nom même d’And-Jëf — « agir ensemble » — traduit une volonté de construire une organisation collective. La mouvance se réclame alors du marxisme-léninisme et s’inscrit dans une perspective révolutionnaire.

Le choix de la clandestinité s’explique par le contexte politique sénégalais de l’époque. Le système partisan demeure fortement limité et les organisations révolutionnaires sont surveillées de très près et réprimées sans ménagement .

L’une des principales expressions de cette activité clandestine est le journal *Xaré-Bi*, « La Lutte ». La publication diffuse les positions du mouvement et contribue à sa propagande et à sa mobilisation. Les documents historiques de l’époque attestent de l’existence de versions en français et en wolof.

En 1975, la police démantèle une partie du réseau. L’affaire est plus complexe qu’une simple arrestation isolée. Les archives et témoignages disponibles montrent plusieurs vagues d’interpellations musclées liées à l’organisation clandestine et à la diffusion de *Xaré-Bi*. Landing Savané, considéré comme le principal dirigeant du mouvement, est arrêté après son retour au Sénégal et poursuivi pour son activité politique clandestine.

Le 20 octobre 1975, neuf personnes appartenant à une seconde vague de prévenus sont condamnées par la Cour de sûreté de l’État à des peines allant de six à dix-huit mois. Mais Landing Savané avait déjà été condamné, dans la première procédure, à deux années d’emprisonnement.

Le rapport d’Amnesty International est particulièrement précieux. Il décrit Landing Savané comme un démographe sénégalais connu internationalement et comme la personnalité la plus importante parmi les personnes condamnées dans cette affaire. Amnesty indique que les militants avaient notamment été poursuivis pour la production d’une publication clandestine et pour constitution illégale de parti politique.

La prison constitue une rupture, mais aussi une période de maturation. Un témoignage particulièrement intéressant est celui de Pape Touty Makhtar Sow, qui affirme avoir partagé la même chambre que Savané au Camp pénal de Dakar en mai 1975.

Cinquante ans plus tard, il raconte cette expérience et insiste sur les qualités intellectuelles, la diversité des talents et la constance des convictions de son compagnon de détention.

Ce récit permet d’entrevoir un aspect souvent absent des témoignages strictement politiques: chez Savané, l’engagement révolutionnaire demeure associé à une intense activité intellectuelle.

Il ne sort donc pas de prison comme un militant vaincu. Il en sort avec la conviction de poursuivre le combat, mais aussi avec l’expérience directe de la répression d’État.

Le 3 avril 1976, le génial économiste-statisticien et les autres personnes condamnées dans l’affaire *Xaré-Bi* sont libérés dans le cadre de l’amnistie générale annoncée par le président Léopold Sédar Senghor.Le début des années 1980 marque un tournant historique.

En juillet 1981, And-Jëf est reconnu légalement dans le contexte de l’instauration du multipartisme intégral. Cette légalisation est capitale dans l’histoire de Landing Savané: son organisation passe de la clandestinité à la compétition politique légale.

*CHAPITRE III: DE L’OPPOSITION RADICALE À LA CONQUÊTE DU PARLEMENT*

Le 28 février 1988, Landing Savané se présente pour la première fois à l’élection présidentielle. Son score est faible: 2 849 voix, soit 0,25 % des suffrages exprimés. Il se classe quatrième, derrière Abdou Diouf du PS (828 301 voix), Me Abdoulaye Wade du PDS (291 869 voix) et Me Babacar Niang du PLP (8 449 suffrages).

Toutefois, une lecture strictement électorale serait trompeuse. And-Jëf ne dispose alors ni des moyens financiers ni de l’implantation territoriale des grandes formations. La candidature sert surtout de tribune nationale au courant révolutionnaire et permet à Savané de présenter publiquement un projet politique qui, jusque-là, avait été porté dans la clandestinité.

La présidentielle du 21 février 1993 constitue une étape beaucoup plus importante. Les résultats officiels donnent à Landing Savané 37 787 voix, soit 2,91 % des suffrages exprimés. Il arrive troisième, derrière Abdou Diouf et Abdoulaye Wade. Le résultat demeure faible , mais représente une progression considérable par rapport à 1988.

L’année 1993 marque également l’entrée véritable de Savané dans la représentation parlementaire. Aux élections législatives de mai, il est élu député sur une liste de partis de l’opposition coalisés. Le révolutionnaire clandestin devient ainsi parlementaire. L’entrée dans les institutions ne signifie pas la fin de la confrontation avec le pouvoir. En novembre de la même année, il est arrêté à la suite d’une manifestation contre la réduction des salaires des fonctionnaires et condamné à six mois de prison avec sursis.

Le 16 février 1994, une manifestation de l’opposition dégénère en affrontements avec les forces de l’ordre. Ces violences causent la mort de six policiers et d’un civil et entraînent quelque 150 interpellations. Le 18 février, Savané est de nouveau arrêté avec Abdoulaye Wade. Cette période est révélatrice d’une situation paradoxale: Savané est désormais un député légalement élu, mais continue d’être confronté à la répression politique.

Après la libération des détenus, début juillet 1994, le président Abdou Diouf propose aux principaux dirigeants de l’opposition une participation gouvernementale. Savané s’y oppose. Son refus est particulièrement significatif. Les sources consacrées à cette période montrent qu’il réaffirme, à plusieurs reprises, à la fin de 1994 et au début de 1995, son refus d’entrer dans un gouvernement dirigé par le Parti socialiste.

Lorsque Diouf reçoit les chefs de parti, Savané maintient sa position. Me Wade, lui, accepte finalement de participer au gouvernement en mars 1995. Ce choix contribue à renforcer l’image de Savané comme l’un des opposants les plus constants au régime socialiste. Depuis sa légalisation, And-Jëf reste ainsi l’une des formations de gauche qui refusent de participer au gouvernement d’Abdou Diouf. Le parti considère que son rôle est de demeurer dans l’opposition et de construire progressivement une alternative politique.

Les élections locales de 1996 montrent la progression d’And-Jëf dans le paysage politique, plus précisément dans le département de Bignona, où le parti réalise une percée significative.

Deux ans plus tard, les législatives de mai 1998 permettent à la formation de Savané d’obtenir quatre sièges à l’Assemblée nationale. Le PS en a obtenu 93, le PDS 23, l’URD de Djibo Kâ 11, la LD/MPT 3 et le PIT 1.

Le Journal officiel du 13 juin 1998 confirme les quatre élus nationaux d’And-Jëf: Landing Savané, Mamadou Diop dit Decroix, Maodo Top et Soyibou Diémé dit Wendy. Cette représentation reste modeste en termes numériques, mais elle confère à And-Jëf une visibilité parlementaire nationale. Landing Savané exerce alors des responsabilités importantes au sein de l’institution parlementaire. Il est élu vice-président de l’Assemblée nationale de juillet 1998 à mars 2000, ce qui constitue une évolution particulièrement symbolique pour celui qui avait connu la clandestinité et la prison sous le régime de Senghor.

Le passage du clandestin au parlementaire, puis du parlementaire au vice-président de l’Assemblée nationale, résume à lui seul, l’une des transformations les plus remarquables de son itinéraire.

*CHAPITRE IV: 2000: DE L’OPPOSITION À L’EXERCICE DU POUVOIR*

L’année 2000 constitue le plus grand tournant politique de la carrière de Landing Savané. Après avoir passé près de deux décennies dans l’opposition radicale au régime socialiste, il choisit de soutenir Abdoulaye Wade dans la perspective de l’alternance. Ce choix peut apparaître paradoxal. Le militant révolutionnaire et marxiste-léniniste s’allie avec un dirigeant libéral qui avait lui-même longtemps été l’un des principaux adversaires du régime socialiste.

Mais Savané raisonne désormais en termes de changement de régime. Le soutien à Wade s’inscrit dans la volonté de mettre fin à la domination du Parti socialiste. Les analyses historiques de cette période soulignent le rôle joué par l’ancienne gauche révolutionnaire dans l’arrivée au pouvoir de la coalition autour de Wade.

Après la victoire du père du libéralisme africain, Landing Savané entre au gouvernement. En avril 2000, il devient ministre des Mines, de l’Artisanat et de l’Industrie. La composition de son portefeuille témoigne de l’importance politique et économique qui lui est alors accordée. Le Journal officiel confirme cette fonction dans le gouvernement constitué en avril 2000. Il ne s’agit plus du militant marginal de la clandestinité, mais d’un responsable appelé à administrer des secteurs stratégiques de l’économie nationale.

En mai 2001, il devient ministre d’État de l’Artisanat et de l’Industrie. En avril 2004, il est nommé ministre d’État, ministre de l’Industrie et de l’Artisanat, fonction qu’il exerce jusqu’en mai 2005. La chronologie officielle du ministère de l’Industrie confirme ces différentes étapes: d’avril 2000 à mai 2001, Landing Savané est ministre des Mines, de l’Artisanat et de l’Industrie; de mai 2001 à avril 2004, ministre d’État de l’Artisanat et de l’Industrie; puis, d’avril 2004 à mai 2005, ministre d’État, ministre de l’Industrie et de l’Artisanat.

Son passage au gouvernement ne signifie cependant pas la disparition de son indépendance. Plusieurs récits de cette période rapportent les désaccords qu’il a eus avec certains choix gouvernementaux, notamment autour de nominations dans le secteur industriel. Son opposition à certaines décisions concernant les Industries chimiques du Sénégal est ainsi rapportée dans des récits consacrés à son action gouvernementale.

Son attitude est révélatrice d’un trait qui traverse toute sa carrière: Savané accepte d’exercer le pouvoir, mais ne semble pas avoir renoncé pour autant à son autonomie de jugement. Il demeure ainsi un allié de Wade sans devenir une simple marionnette.

En mai 2005, Landing Savané quitte le portefeuille de l’Industrie et de l’Artisanat. Il conserve néanmoins une position gouvernementale de ministre d’État auprès du président de la République jusqu’en novembre 2006, avant de retrouver cette fonction après la présidentielle de 2007.

Les différentes sources de la période montrent donc que sa présence au sommet de l’État s’étend bien au-delà de son seul passage au ministère de l’Industrie.

Cette situation se prolonge jusqu’à la période précédant la présidentielle de 2007. Le parcours est désormais singulier: l’ancien opposant radical est devenu un homme d’État tout en conservant sa propre formation politique et sa propre identité idéologique.

C’est ainsi que Landing Savané se présente une troisième fois à l’élection présidentielle, le 25 février 2007. Les résultats officiels sont sans ambiguïté: sur 3 424 926 suffrages exprimés, il recueille 70 780 voix, soit 2,07 %. Il se classe septième. Abdoulaye Wade est réélu dès le premier tour avec 55,90 % des suffrages.

Le score de Landing constitue une nouvelle illustration du décalage entre son influence politique et intellectuelle grandissante et son poids électoral direct. Dès lors, son impact dans l’histoire politique sénégalaise ne peut être mesuré à la seule quantité de voix obtenues.

*CHAPITRE V: L’INTELLECTUEL, LE PANAFRICANISTE ET LE TRANSMETTEUR*

L’une des particularités de Landing Savané est d’avoir conservé, parallèlement à son activité politique, une véritable identité intellectuelle. Sa formation de statisticien-économiste n’est pas un simple épisode de jeunesse. Elle nourrit durablement sa réflexion sur la population, le développement, les ressources et l’avenir de l’Afrique.

Son ouvrage: *Populations: un point de vue africain*, publié à Anvers par les éditions EPO en 1988, constitue l’une des expressions les plus importantes de cette démarche. Le catalogue bibliographique de l’époque indique 213 pages, et non 218 comme on le trouve parfois dans certaines notices secondaires. La revue Politique africaine en a publié un compte rendu en 1990 et qualifie l’ouvrage de référence sur les problèmes de population.

Le livre part de la question démographique pour contester certaines interprétations néo-malthusiennes et défendre une approche donnant une place centrale à l’éducation, à l’utilisation rationnelle des ressources et à la maîtrise africaine des politiques de développement.

*La recension* du démographe chercheur Philippe Bocquier souligne précisément le double regard du livre: celui du démographe et celui de l’économiste, à travers les questions de population, de développement et d’agriculture en Afrique.

Cet ouvrage est important parce qu’il montre que le militant révolutionnaire ne réduit pas le développement à des slogans idéologiques. Il cherche à l’aborder à partir de données, de phénomènes démographiques et de mécanismes économiques.

La production intellectuelle de Savané comprend également des textes politiques, des essais et des œuvres poétiques. Parmi les titres qui lui sont attribués figurent notamment:

– *Adieu la France*;
– *La situation économique du Sénégal et le FMI*;
– *Luttes et lueurs*;
– *Problèmes de populations et de développement en Afrique subsaharienne*;
– *Errance et espérances*.

Certaines sources rappellent également qu’il a écrit en prison, en 1975, un roman intitulé *Adieu la France*, consacré à ses dernières années d’étudiant en France.

Son œuvre la plus ambitieuse sur le plan de la réflexion historique et géopolitique est probablement *Le grand tournant du XXe siècle: un regard africain sur le siècle des ruptures*, publié en 2008 par Michel Lafon.

Le catalogue de la Bibliothèque centrale de l’Université Assane Seck de Ziguinchor confirme l’ouvrage, son éditeur, son année de publication et son volume de 413 pages. Il le présente comme un ouvrage consacré aux mutations, crises, changements et ruptures qui ont marqué l’Afrique et le monde.

La dimension africaine constitue un autre fil conducteur de son itinéraire. Savané ne s’est jamais limité aux frontières sénégalaises. Ses réseaux politiques l’ont conduit à entretenir des relations avec plusieurs dirigeants et mouvements africains.

Des portraits consacrés à son parcours font état de son implication comme médiateur ou intermédiaire dans plusieurs crises ou conflits de la sous-région: Liberia au début des années 1990, Sierra Leone en 1995 et Congo en 1997. Cette activité correspond à une conception panafricaine de la politique: les problèmes des États africains ne peuvent être pensés indépendamment les uns des autres.

L’un des aspects les plus intéressants du parcours de Savané est son évolution idéologique. Le jeune militant des années 1960 et 1970 est profondément marqué par le marxisme-léninisme et le maoïsme. Il considère alors la transformation révolutionnaire comme la voie de l’émancipation.

Mais l’homme politique des années 1990 et 2000 évolue dans un système pluraliste et institutionnel. Il participe aux élections, siège au Parlement, dialogue avec d’autres formations et finit par entrer au gouvernement.

Il ne faut pas interpréter cette évolution comme une simple renonciation à ses convictions. Elle peut aussi être comprise comme le déplacement progressif d’une conception révolutionnaire de la transformation sociale vers une pratique politique adaptée au pluralisme.

C’est là l’un des grands intérêts historiques de son itinéraire: Landing Savané n’est pas seulement passé de la clandestinité à la légalité; il est passé d’une conception révolutionnaire du pouvoir à une conception institutionnelle de la transformation politique.

Les témoignages recueillis lors de son 80e anniversaire permettent enfin de dépasser le personnage politique. Plusieurs personnes ayant partagé ses combats décrivent un homme discret, attentif, peu porté sur l’autoritarisme personnel et profondément attaché à la dignité de ceux qui l’entouraient.

Son frère Vieux Savané a notamment témoigné de sa générosité dès sa jeunesse. D’autres intervenants ont insisté sur sa simplicité et sa disponibilité. Amadou Tidiane Guiro a surtout souligné son rôle de formateur: Savané aurait contribué à la formation de plusieurs générations de cadres politiques, syndicaux et associatifs. Cette dimension est fondamentale. Un dirigeant politique se mesure aussi à ce qu’il transmet.

Les témoignages de ses compagnons de détention prennent ici une importance particulière. L’homme arrêté en 1975 pour activité politique clandestine est le même qui, des décennies plus tard, continue d’être présenté par ses compagnons comme un homme attaché à ses convictions.

Le témoignage de Pape Touty Makhtar Sow, qui raconte leur détention commune au Camp pénal de Dakar cinquante ans auparavant, renforce cette image d’un homme dont l’activité politique ne s’est jamais séparée d’une forte dimension intellectuelle.Cette continuité explique sans doute le respect dont il bénéficie au-delà même des frontières de son parti.

Lors de la cérémonie organisée à Sorano en mai 2025, la diversité des personnalités venues lui rendre hommage était révélatrice: responsables politiques de générations différentes, militants, intellectuels, acteurs de la société civile et personnalités culturelles étaient réunis autour d’une figure qui avait traversé plusieurs périodes de la vie politique nationale. Les comptes rendus de la cérémonie soulignent précisément cette dimension transversale de l’hommage.

*CONCLUSION*

Landing Savané appartient à une génération particulière de Sénégalais: celle qui a grandi dans les dernières années de la colonisation, connu les premières années de l’indépendance, vécu les bouleversements idéologiques des années 1960, affronté la répression politique des années 1970 et accompagné, parfois en la provoquant, la démocratisation progressive du pays.

Son itinéraire est d’abord celui d’un intellectuel. Le brillant élève de Van Vollenhoven devient statisticien-économiste. Il aurait pu poursuivre une carrière strictement administrative ou scientifique. Il choisit, au contraire, de mettre ses connaissances au service d’une réflexion politique sur le développement, la souveraineté et l’avenir de l’Afrique.

Il devient ensuite révolutionnaire. La clandestinité, Reenu-Rew, And-Jëf, *Xaré-Bi*, la prison de 1975 et l’amnistie de 1976 constituent les étapes les plus dures de cette période.

Il devient ensuite parlementaire. Son élection aux législatives de 1993 marque son entrée dans les institutions. Les législatives de 1998 consolident la présence d’And-Jëf au Parlement, tandis que Landing Savané accède à la vice-présidence de l’Assemblée nationale.

Son entrée dans le gouvernement d’Abdoulaye Wade en 2000 représente l’une des plus grandes transformations de son parcours. Le militant révolutionnaire qui avait combattu l’État devient lui-même responsable de secteurs majeurs de l’État. Cette évolution n’est pas exempte de contradictions. Elle constitue même l’une des principales richesses historiques de son itinéraire.

Car Landing Savané n’a jamais été un homme facile à enfermer dans une catégorie. Il fut révolutionnaire sans cesser d’être scientifique; opposant sans renoncer au dialogue; ministre sans devenir un simple partisan du pouvoir; homme de gauche sans demeurer prisonnier des formes anciennes de la gauche; Sénégalais profondément enraciné dans son pays tout en étant constamment préoccupé par le destin de l’Afrique.

Quoique modestes dans l’ensemble, ses résultats électoraux ont tout de même connu une évolution notable: 2 849 voix en 1988, 37 787 en 1993 et 70 780 en 2007. Mais l’histoire politique ne se résume pas au nombre de bulletins déposés dans une urne.

L’influence d’un homme politique se mesure aussi à ses idées, à ses combats, aux cadres qu’il a formés, aux débats qu’il a contribué à faire naître et à la capacité de son parcours à traverser les générations.

À cet égard, le regard porté sur Landing Savané par ses anciens compagnons, par les générations politiques qui lui ont succédé et par les témoignages recueillis lors de son 80e anniversaire est révélateur.

Le révolutionnaire des années 1970 est devenu, avec le temps, une figure de mémoire. Et c’est peut-être là le paradoxe le plus fécond de son parcours: l’homme qui avait consacré sa jeunesse à vouloir transformer radicalement la société sénégalaise est finalement devenu lui-même une partie de l’histoire politique qu’il avait contribué à transformer.

Landing Savané demeure ainsi l’une des figures les plus originales de la gauche sénégalaise contemporaine: un intellectuel engagé, un militant de conviction, un organisateur politique, un parlementaire, un ministre et un panafricaniste dont l’itinéraire permet de lire, presque à lui seul, plusieurs décennies de l’évolution politique du Sénégal.

*Harouna Amadou LY*
*dit Haroun Rassoul*

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