Là, il n’y avait pas de cantine. Les gens allaient manger au bar ou apportaient leur gamelle. Et j’étais dans une situation tellement précaire qu’un jour, je n’ai pas apporté de gamelle. Et comme j’étais tout nouveau à l’usine, les collègues me proposaient toujours quelque chose. « Hé, Loulou, tu ne manges pas ? » « Non, je n’ai pas faim. » Et chaque fois qu’ils mettaient leur sandwich à la mortadelle à la bouche, je m’imaginais en train de mordre dedans. Et je restais là tout le temps, trop honteux pour dire que j’avais faim, et je retournais bosser. Cela s’est produit à de nombreuses reprises.
J’avais 7 ans la toute première fois que j’ai goûté au pain. Car là où je suis venu au monde, on n’avait pas d’argent pour le pain et nulle part où en acheter. Et en plus, mon père a quitté ma mère alors qu’elle était enceinte de moi. Mon père est parti en 1945 et je suis né en 1945. Et souvent pour le petit-déjeuner, je ne me rappelle plus bien s’il y avait du café, parce que de temps en temps, on mangeait un bol de farine avec du café noir. Mais aujourd’hui, je me dis qu’on n’avait pas non plus d’argent pour acheter du café. Alors, j’imagine comment une mère réussit à élever ses enfants dans ces conditions inhumaines où tant de mères les élèvent encore aujourd’hui. » Dixit. Le Président du Brésil.
Il y a des destins qui portent en eux toute la tragédie et la grandeur du monde. Celui de Luiz Inácio Lula da Silva est de ceux-là.
Tout commence à Pernambouc. Dans une cabane où la misère tenaille le ventre, la fuite devient la seule issue : entassée à l’arrière d’un camion bâché, la famille traverse un Brésil immense pour s’échouer dans la banlieue industrielle de São Paulo.
Là-bas, l’enfance est volée. À dix ans, pas de cartable, mais des rues poussiéreuses où l’on cire des chaussures. À douze ans, il entre en usine C’est l’apprentissage du travail dur, de la sueur et de la fatigue qui use les os avant l’âge. C’est aussi là, sur l’établi d’un atelier mécanique, qu’une machine lui arrache un doigt.
La vie ne lui épargne rien. Au seuil de l’âge adulte, la tragédie frappe au cœur : sa première femme et leur enfant à naître meurent par manque de soins. Plus tard, sous la botte de la dictature militaire, il subira les geôles pour avoir osé organiser les grèves.
Pourtant, de ces épreuves, Lula ne tire pas le cynisme ; il se nourrit d’une seule flamme : la justice sociale.
C’est cet ouvrier blessé par la vie, autodidacte devenu tribun, qui gravit un à un les échelons de l’espérance. Lorsqu’il accède pour la première fois à la présidence en 2003, ce n’est pas seulement un homme qui entre au Palais du Planalto, c’est tout un peuple invisible qui monte enfin la rampe avec lui. Sous ses mandats, des millions de Brésiliens sortent de l’ornière de la faim, découvrant la dignité d’un repas chaud.
Mais les sommets attirent les tempêtes: la maladie qu’il dompte, la mort de son épouse et surtout cette descente aux enfers judiciaire qui le jette 580 jours dans une cellule solitaire. On le croit fini, balayé par l’histoire.
Blanchi, ragaillardi par une foi inébranlable dans son peuple, il réussit l’impossible : un retour politique d’une envergure quasi biblique. En 2022, porté par le désir de sauver la démocratie, il redevient le président du Brésil.
Aujourd’hui, alors que les années s’accumulent et que les critiques s’interrogent parfois sur son âge, le peuple, lui, sait bien que l’âge d’un chef n’est jamais un problème quand la confiance est intacte et que le cœur y est. Avoir voté pour Lula, c’est avant tout avoir choisi un homme profondément proche du peuple, dont la chair porte les mêmes cicatrices que la sienne.
Regarder Lula présider à nouveau son pays, c’est contempler le triomphe de la résilience : ses mains portent le poids des épreuves, mais elles écrivent, encore et toujours, les plus belles pages de l’histoire du Brésil.
Nicole M.
