Prêtre de l’Archidiocèse de Dakar, l’abbé Dibocor Philippe Ngom a soutenu le lundi 14 septembre 2026, à l’Université Cheikh Anta Diop (UCAD), une thèse de doctorat sur le pluralisme religieux au Sénégal. Le jury lui a décerné la mention Très Honorable, assortie de ses félicitations. Ses travaux défendent l’idée qu’il faut gouverner autant que préserver la coexistence entre communautés, et proposent trois dispositifs pour prévenir les tensions.
C’est à 15 heures, dans l’Amphithéâtre Kocc Barma de la Faculté des sciences et technologies de l’éducation et de la formation (FASTEF, ex-ENS), à Dakar, que l’abbé Ngom a présenté sa thèse intitulée « Le pluralisme religieux au Sénégal : défis et opportunités pour une coexistence pacifique à l’ère de la modernité ». Le professeur Ibou Sane, de l’Université Gaston Berger de Saint-Louis, présidait le jury, composé des rapporteurs Magueye Ndiaye, Pierre Mbid Diouf et Paul Diedhiou, maître de conférences à l’Université Assane Seck de Ziguinchor, de l’examinatrice Rokhaya Cisse et du directeur de thèse Mor Ndao, de l’UCAD. Ce doctorat unique en Gouvernance, Paix et Développement relève du programme Afrique de l’Université pour la Paix (UPEACE), en partenariat avec l’École doctorale Études sur l’Homme et la Société (ED-ETHOS) de l’UCAD.
Pour l’abbé Ngom, la coexistence religieuse au Sénégal n’est ni une donnée naturelle ni un héritage immuable, mais le résultat d’une construction historique et institutionnelle qu’il faut entretenir. La crise de Tivaouane en 1985, les tensions électorales et la circulation accélérée des discours religieux sur les réseaux sociaux montrent, selon lui, que cet équilibre demeure exposé. Il préfère dès lors parler de gouvernance plutôt que de tolérance.
Sa question centrale porte sur la mesure dans laquelle les mutations actuelles fragilisent le modèle sénégalais de coexistence, et sur les capacités nouvelles de gouvernance qui permettraient au pluralisme de demeurer un facteur de paix plutôt qu’un vecteur de fragmentation. Trois mutations retiennent son attention : la radicalisation numérique, la politisation du fait religieux et l’émergence de nouveaux mouvements religieux. Son cadre d’analyse, la « laïcité négociée », désigne un espace de régulation où l’État reconnaît la légitimité sociale des autorités religieuses sans leur transférer formellement le pouvoir politique.
La recherche croise l’histoire religieuse, la socio-anthropologie et la géopolitique, avec la notion de « religion de terroir » pour les spiritualités endogènes. Elle réunit cinquante entretiens avec des guides religieux, des responsables institutionnels et des universitaires, cinquante répondants de terrain dans douze localités, notamment Dakar, Ziguinchor, Matam et Tambacounda, sept études de cas, dont le rituel divinatoire de Fayil, et une enquête en ligne auprès de cent vingt-sept personnes. Cette dernière dégage des tendances, sans prétendre à la représentativité statistique.
La crise de Tivaouane, en 1985, fournit le premier résultat. Un conflit lié à un enjeu spatial risquait de s’aggraver, mais l’intervention du cardinal Hyacinthe Thiandoum, archevêque de Dakar, et du khalife général des tidjanes El Hadj Abdoul Aziz Sy a contribué à désamorcer la tension. Selon l’abbé Ngom, ce cas montre que la médiation religieuse s’avère une ressource de stabilisation. Il en tire la notion de « paix antifragile », empruntée à l’essayiste Nassim Nicholas Taleb : celle d’un système qui absorbe le choc et en retire des capacités nouvelles de réponse.
La stabilité du modèle ne doit pourtant pas masquer ses angles morts : le débat sur la reconnaissance des Ahmadis, les difficultés d’accès institutionnel des chrétiens évangéliques et la faible visibilité des religions de terroir dans un discours public trop souvent réduit au dialogue islamo-chrétien. Sur la Casamance, l’abbé Ngom a reconnu que son analyse initiale était trop générale et devait intégrer davantage les dimensions religieuses locales, notamment le cas de la mosquée de Diouma Couto.
Le champ religieux se recompose également sous l’effet de la quête spirituelle de la jeunesse urbaine, de la place croissante des femmes dans l’espace religieux et les mécanismes de médiation, et du numérique, qui amplifie les polarisations mais diffuse aussi des messages de paix. Pour l’abbé Ngom, le numérique reste un espace dont il faut gouverner les usages.
De ce diagnostic découlent trois propositions, présentées comme prospectives. L’Agence sénégalaise de l’ingénierie du vivre-ensemble (ASIR) coordonnerait, observerait et anticiperait, en associant l’État, les autorités religieuses, les communautés et la société civile, sans se substituer aux acteurs existants. À ses côtés, l’Institut diplomatique des savoirs religieux (IDSR) formerait des acteurs à une diplomatie religieuse préventive, y compris dans l’espace numérique. Quant à la matrice RADICAL, qui réunit sept dimensions (résilience, adaptabilité, diversité, innovation, cohérence, appropriation, légitimité), elle évaluerait la robustesse d’un système pluraliste. L’abbé Ngom a résumé l’ensemble en une formule : l’ASIR coordonne, l’IDSR anticipe, RADICAL évalue.
La thèse revendique aussi la distinction entre minorités quantitatives et minorités de reconnaissance, qui déplace la question du nombre vers la place qu’on leur reconnaît. Son auteur reconnaît toutefois trois limites : le caractère exploratoire de l’enquête en ligne, sa propre posture de chercheur et la nature prospective des dispositifs, qui devront affronter les conditions réelles de leur mise en œuvre.
Devant le jury, l’abbé Ngom a salué les observations des rapporteurs, qui l’ont conduit à préciser ses concepts, à renforcer sa méthode et à distinguer ce que les données permettent d’affirmer de ce qui relève de la prospective. Il en a dressé ce bilan : « ces observations n’ont pas déplacé la thèse. Elles l’ont consolidée ». La version définitive comprendra un tableau méthodologique, des cartes thématiques et un index.
Quatre pistes prolongent ce travail : la comparaison sahélienne avec le Mali et la Gambie, le rôle des femmes dans la médiation, l’effet du numérique sur les identités religieuses des jeunes et l’évaluation de la matrice RADICAL.
Au terme de sa recherche, l’abbé Ngom a retenu une idée : « le pluralisme religieux n’est pas un héritage qu’il suffirait de préserver. Il est un projet collectif qu’il faut continuellement construire, réguler et transmettre ». Le modèle sénégalais demeure, à ses yeux, une construction historique perfectible.
Il a refermé son exposé sur un proverbe de la sagesse africaine : « On ne plante pas un baobab pour son ombre, mais pour celle des générations à venir. »
By Ousmane Fall Jordan
