Ousmane Sonko a parlé. Et ceux qui prenaient son silence pour une capitulation politique peuvent remballer leurs fanfaronnades : le bonhomme ne dormait pas, il potassait les chiffres. Pendant que certains s’agitaient dans les couloirs du pouvoir, lui épluchait la Loi de finances rectificative (LFR) et la Loi de finances initiale. Résultat : le mutisme a accouché d’une bombe politique.
La sentence est tombée, sèche comme une gifle en pleine conférence de presse : « La LFR ne va pas passer tant que le contrôle des fonds spéciaux n’y figure pas, » » magni done leen xaar thi tatou ndali ».Voilà qui est clair. Les choses sérieuses commencent. Le budget est désormais pris en otage par une exigence de transparence, et les fonds spéciaux, longtemps enveloppés dans le mystère des palais, se retrouvent sous les projecteurs. Le pouvoir devra expliquer pourquoi l’argent public devrait avoir des zones d’ombre pendant que le contribuable, lui, est sommé de payer jusqu’à la dernière goutte de sueur.
Mais derrière cette bataille budgétaire se cache une guerre politique autrement plus explosive : celle entre Bassirou Diomaye Faye et son ancien Premier ministre. Sonko ne s’est pas contenté de critiquer une loi ; il a dénoncé une trajectoire, désavoué des choix et rappelé une vérité qui sonne comme un avertissement présidentiel : « Il ne peut pas faire du Pastef sans Pastef. »
Traduction pour les sourds volontaires du palais : on ne peut pas gagner le pouvoir avec un parti, puis gouverner comme si ce parti était devenu un meuble encombrant. On ne peut pas brandir le programme de Pastef pendant la campagne et le ranger au grenier une fois les fauteuils ministériels occupés. Le projet Sénégal 2050, les budgets sociaux, l’investissement, l’emploi : selon Sonko, la boussole aurait été abandonnée en pleine traversée. À force de vouloir naviguer sans le capitaine politique qui a porté le navire, certains risquent de découvrir que la République n’est pas une pirogue de plaisance.
Et pendant que les états-majors se disputent le gouvernail, le peuple, lui, compte ses pièces avant d’aller à la boutique.
Le carburant flambe, les denrées suivent, le transport tousse et le panier de la ménagère ressemble de plus en plus à un panier percé. Le supercarburant à 990 FCFA le litre, le gasoil à 755 FCFA : voilà la réalité qui ne se négocie pas dans les salons climatisés. Sonko dénonce une fiscalité qui, selon lui, contribue à maintenir les prix à la pompe parmi les plus élevés de la sous-région. Il réclame qu’on cesse de faire du Sénégalais ordinaire le distributeur automatique des mauvaises décisions publiques.
Son avertissement est limpide : la baisse annoncée des subventions pétrolières, de 790 à 552 milliards de FCFA selon les chiffres qu’il avance, pourrait provoquer un nouvel effet domino. Diesel plus cher, transport plus coûteux, pain plus cher, denrées alimentaires sous pression : quand le carburant éternue, c’est toute l’économie populaire qui attrape la pneumonie. Et les premiers à suffoquer ne sont évidemment pas ceux qui circulent en cortège officiel.
Quant au FMI, Sonko ne réclame pas de lui déclarer la guerre. Il refuse plutôt qu’on lui déroule le tapis rouge au point de transformer ses recommandations en commandements sacrés. Le Fonds est un partenaire, dit-il, pas un propriétaire du Sénégal. Le désaccord porte sur la méthode, le poids des sacrifices et leur répartition. Car si le redressement des finances publiques devient une opération où le peuple paie l’addition pendant que l’État se contente de présenter la facture, ce n’est plus de la rigueur : c’est une punition collective maquillée en discipline budgétaire.
Sonko va plus loin en contestant le vocabulaire officiel autour de la dette. Derrière le « Plan de traitement de la dette du Sénégal », il voit une restructuration qu’on n’oserait pas nommer franchement. D’où son invitation au Premier ministre Al Aminou Lô à un débat public contradictoire. Une proposition qui mérite d’être saisie : si tout est clair, qu’on ouvre les dossiers, qu’on sorte les chiffres et que chacun défende ses choix devant les Sénégalais. La vérité budgétaire n’a pas besoin de maquillage, encore moins de poudre aux yeux.
Mais le véritable détonateur est ailleurs : Pastef refuse désormais de voter la LFR en l’état. Et Sonko prévient que l’Assemblée nationale ne servira pas de chambre d’enregistrement à des décisions qu’il juge contraires aux intérêts populaires. Il réclame un dialogue avec l’exécutif, une prise en charge partagée des hausses envisagées et un encadrement des fonds spéciaux. Autrement dit, le gouvernement ne pourra pas simplement déposer le texte, fermer les yeux et attendre que les députés appuient sur le bouton vert comme des figurants dans un théâtre budgétaire.
Reste une question explosive : jusqu’où ira le bras de fer ? Si le gouvernement campe sur ses positions et que Pastef maintient son refus, le pays risque de s’enfoncer dans une crise institutionnelle et politique. Si des dispositions budgétaires sont également contestées au regard des décisions du Conseil constitutionnel, le conflit pourrait dépasser la simple querelle de chiffres. Il faudra alors distinguer le rapport de force politique des obligations juridiques : aucune majorité, aucun ministre, aucun leader ne peut se placer au-dessus de la Constitution.
Sonko a donc ouvert plusieurs fronts à la fois : le coût de la vie, la dette, le FMI, les fonds spéciaux et la fidélité au programme de Pastef. Il a surtout renvoyé l’exécutif à une question que les jeux de pouvoir ne pourront éternellement étouffer : qui doit supporter le prix du redressement national ?
Le gouvernement doit désormais choisir entre le dialogue et l’entêtement, entre la pédagogie budgétaire et la communication de crise. Sonko, lui, joue une partie risquée : il entend démontrer que son parti ne donnera pas un blanc-seing à des mesures qu’il juge douloureuses pour les populations. Mais cette fermeté devra se traduire en propositions crédibles, car bloquer un budget ne suffit pas à remplir les marmites.
Le Sénégal n’a pas besoin d’une guerre d’ego au sommet ; il a besoin de vérité dans les comptes, de justice dans les sacrifices et de dignité dans les assiettes.
Le message de Sonko est lancé. La balle est dans le camp du gouvernement. Et les Sénégalais regardent désormais les deux camps avec une question simple, brutale, incontournable : qui défend réellement leur pouvoir d’achat, et qui leur demande encore de payer pour les erreurs des autres ?
Car au bout du compte, les fonds spéciaux peuvent rester secrets, les querelles politiques peuvent enfler et les discours se succéder. Mais le prix du riz, du pain, du transport et du carburant, lui, ne pratique ni le secret-défense ni la diplomatie.
Quand le peuple serre la ceinture, ceux qui gouvernent feraient mieux de desserrer les cordons de la bourse et de resserrer le contrôle des comptes. Le temps des chèques en blanc est terminé.
Malick BA
