La rencontre du jeudi 17 septembre 2026 entre le Premier ministre Ahmadou Al Aminou Lô et les organisations patronales marque un tournant salutaire. En reconnaissant avec transparence un stock d’arriérés de paiement de l’État de près de 2 000 milliards de FCFA et en ouvrant la voie à une co-construction des réformes douanières et fiscales, le chef du gouvernement a posé les bases d’un dialogue de vérité. Cette volonté de replacer le secteur privé national au cœur du référentiel stratégique Vision Sénégal 2050 mérite d’être saluée.
Cependant, en matière de relance économique, le diagnostic ne prend toute sa valeur que s’il s’accompagne d’un calendrier en phase avec les réalités du marché. Aujourd’hui, la variable la plus critique pour nos opérateurs reste le facteur temps.
L’annonce d’une enveloppe d’urgence de 300 milliards de FCFA pour amorcer l’apurement de la dette intérieure est un premier signal positif. Néanmoins, face à l’asphyxie des PME/PMI et à un ratio d’endettement public réévalué au-delà de 115 % du PIB, la méthode des étapes progressives court le risque d’être distancée par l’urgence du terrain. Mobiliser 15 % du montant global est un début, mais le reliquat continue de peser lourdement sur la trésorerie des structures locales, tandis que l’attente des nouveaux textes législatifs engendre un attentisme préjudiciable sur les décisions d’investissement.
Derrière la froideur des agrégats macroéconomiques se cache une réalité technique majeure : depuis deux ans, pour maintenir leur outil de production, honorer leurs contrats et préserver les emplois, de nombreuses sociétés ont dû recourir massivement à des crédits de soudure. Les agios, intérêts débiteurs et frais bancaires accumulés ont silencieusement rongé leurs marges opérationnelles. Le coût réel de ces impayés dépasse ainsi largement sa valeur nominale. Chaque mois qui s’écoule sans une injection massive de liquidités alourdit ce fardeau financier.
Le Sénégal se trouve à la croisée des chemins. Pour inverser durablement la courbe de la dette sans contracter l’activité par une austérité purement comptable, il convient d’accélérer la cadence à travers quatre axes stratégiques majeurs :
1. Sanctuariser des marges de manœuvre par un reprofilage actif
Plutôt que de subir des arbitrages budgétaires restrictifs, le déploiement d’une ingénierie financière approfondie dédiée au reprofilage des engagements extérieurs permettrait de dégager une bouffée d’oxygène estimée à près de 600 milliards de FCFA par an. En mobilisant des instruments sophistiqués d’allongement des maturités et d’optimisation des taux, l’enjeu est de sanctuariser l’intégralité de ces ressources pour solder les créances intérieures et capitaliser l’appareil productif, créant ainsi le choc d’offre attendu par le marché.
2. Conditionner l’apurement à la sédentarisation des capitaux
Pour que l’effort de l’État produise un effet multiplicateur maximal, les fonds alloués au règlement de la dette intérieure doivent être strictement orientés vers des acteurs qui maintiennent la valeur au Sénégal. Il s’agit d’éviter que ces liquidités ne s’évaporent immédiatement à l’étranger pour solder des fournisseurs extérieurs. Ce mécanisme de refinancement doit en priorité oxygéner les structures qui s’engagent à réinvestir dans le tissu industriel local, l’emploi national et l’achat d’intrants sénégalais.
3. Dérisquer l’investissement par une cartographie des chaînes de valeur interconnectées
Le déploiement du « Big Bang Productif » exige une approche spatiale et structurelle de notre économie. En s’appuyant sur les travaux conceptuels du Dr. Pape Demba Thiam sur le développement intégré, il est urgent de cartographier nos territoires afin d’y bâtir des grappes industrielles interdépendantes. En liant de manière interdépendante la production primaire, la transformation locale et les circuits de commercialisation, nous mutualisons le risque. Ce maillage est le meilleur levier pour « bancabiliser » le secteur privé et attirer massivement les Investissements Directs Étrangers (IDE), rassurés par un écosystème de production structurellement sécurisé.
4. Instaurer un pacte de stabilité fiscale et passer au pilotage à flux tendus
L’objectif d’amener la pression fiscale à 23,2 % doit impérativement s’accompagner d’un élargissement de l’assiette plutôt que d’un alourdissement de la charge sur le secteur formel existant. Par ailleurs, la périodicité trimestrielle des rencontres État-Patronat doit s’efforcer d’évoluer vers une structure paritaire permanente, fonctionnant comme une véritable force d’exécution en temps réel pour lever les verrous administratifs sans délai.
L’équation du ratio Dette/PIB reste mathématique : pour réduire le poids de l’encours, l’approche la plus vertueuse consiste à stimuler le dénominateur, c’est-à-dire la production nationale. C’est l’essence même du « Big Bang Productif » : un plan d’investissement de 3 000 milliards de FCFA sur 5 ans orienté vers la transformation structurelle et l’agro-processing.
Monsieur le Premier ministre a posé un diagnostic lucide et esquissé une feuille de route pragmatique. Cependant, pour transformer cet essai, l’action publique doit impérativement s’accorder avec la réalité financière des entreprises. Le partenariat de confiance est noué ; il convient désormais de lui donner une tout autre envergure.
Face au mur de la dette, l’exigence du moment tient en un triptyque absolu : faire plus en élargissant l’enveloppe de liquidités injectées, faire mieux en ciblant l’économie productive sédentaire, et agir vite à l’aide d’un pilotage à flux tendu pour produire plus rapidement que l’endettement. C’est à ce seul prix, en faisant de la croissance un vecteur plus rapide que les intérêts financiers, que le Sénégal libérera durablement son potentiel.
